QUESTIONNAIRE SPIRITUEL
rédigé par
Notre Digne MÈRE GONZAGUE
le 13 mai 1883

À la plus grande gloire
de JÉSUS et de MARIE
Édition manuscrite de 1884 (avec le commentaire de J.-M. Hennaux, s.j.)

C’est le but vers lequel on dirige toutes ses actions.

J.-M. Hennaux : La première question du Questionnaire, vous le savez, c’est : Quelle est, dans la vie spirituelle, la chose la plus importante et la plus fructueuse ? Il y a déjà, dès le point de départ, une chose tout à fait remarquable : c’est que Sœur Gonzague ne commence pas par parler de la vie religieuse ou de votre institut, mais elle parle de la vie spirituelle en général, c’est-à-dire de la vie spirituelle de tout chrétien, de tout membre du peuple de Dieu, de tout le laïcat aussi bien que de nous. Le mot laïcat, comme vous le savez, vient du mot grec laos qui veut dire peuple, et nous faisons aussi, d’une certaine manière, partie du peuple de Dieu même si nous sommes religieuses ou prêtres. Donc, Sœur Gonzague part de la considération de la vie spiri­tuelle et de toute vie dans l’Esprit. Et d’emblée, nous est indiqué là, d’une manière profonde, le rapport entre vie religieuse et vie chrétienne tout court, entre notre vie religieuse et la vie de tout baptisé. La vie spirituelle des religieux, des religieuses n’est pas, dans son fond, différente de celle des chrétiens. 

Et en posant d’abord la question de la vie spirituelle, Sœur Gonzague nous rappelle cette complémentarité des vocations : comme religieuses, nous ne faisons que manifester d’une manière spéciale – nous verrons comment – ce qui est finalement le propre de toute vie spirituelle, de toute vie dans l’Esprit à l’intérieur du peuple de Dieu. Et on commence donc ainsi. Dans le mot « spirituel », il y a évidemment un rapport à l’Esprit Saint que nous attendons, puisque nous sommes à la veille de la Pentecôte ; nous verrons que la mention de l’Esprit est assez discrète dans le texte, mais de toute façon, le texte est certainement trinitaire et c’est de l’Esprit que l’on part. Alors la réponse que Sœur Gonzague donne à la question, c’est celle-ci : Ce qu’il y a de plus important, la chose la plus importante dans la vie spirituelle, c’est le but vers lequel on dirige toutes ses actions. Et là, c’est une mention tout à fait ignatienne. Saint Ignace, que ce soit dans les Exercices ou dans les Constitutions et puis dans sa vie quotidienne, pour prendre toutes les décisions, est toujours attentif au but, à la fin vers laquelle on tend. Et c’est dans la mesure où on a un but clair devant les yeux qu’on peut agir, que l’on peut avancer.

La gloire de Dieu et le salut des âmes. 

J.-M. Hennaux : Et ce but – c’est la deuxième question – qu’on doit se proposer, quel est-il ? Réponse : La gloire de Dieu et le salut des âmes. De nouveau, c’est le but de tout chrétien que de chercher la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ce n’est particulier ni aux jésuites, ni aux sœurs du Saint-Cœur de Marie ; tout chrétien doit agir en fonction de ce but-là : la gloire de Dieu et le salut des âmes. Devenir chrétien, c’est devenir sauveur avec le Christ et c’est donc travailler avec Lui au salut. Et cette idée du salut des âmes est vraiment très, très présente dans le texte. 

Parce que le Divin Sauveur dans son Incarnation n’a eu en vue que la Gloire de Dieu, son Père, et nous devons l’imiter. 

J.-M. Hennaux : Pourquoi ?, demande la troisième question. Parce que le Divin Sauveur dans son Incarnation n’a eu en vue que la gloire de Dieu son Père, et nous devons l’imiter. Dès ce moment arrive un thème qui est  constant dans le Questionnaire : c’est celui de l’imitation de Jésus-Christ. Pourquoi devons-nous avoir comme but la gloire de Dieu et le salut des âmes ? Parce que cela a été l’unique but de Jésus le Divin Sauveur ; « le Divin Sauveur », c’est une expression qui revient plusieurs fois et où nous avons de nouveau cette référence au salut. Le Christ, c’est le Sauveur, c’est celui qui travaille au salut des âmes, c’est celui qui est engagé dans cette œuvre du salut. Ici, Sœur Gonzague évoque le mystère de l’Incarnation et nous verrons comment ce mystère va être tout au long du texte développé de plus en plus selon les différents mystères du Christ.

Donc le Christ est le modèle de toute vie spirituelle, de toute vie chrétienne, et c’est Lui que nous devons imiter dans sa recherche de la gloire de Dieu et dans son travail pour le salut des âmes.

La gloire de Dieu et le salut des âmes.

J.-M. Hennaux : Alors, ça c’est un premier bloc de questions : les trois premières ; puis vient la première mention de saint Ignace. Quelle fin Saint Ignace s’est-il proposée en fondant la Compagnie ? Ici, Sœur Gonzague, d’emblée, fait la référence à l’inspiration ignatienne de votre institut, mais on n’est pas parti non plus de saint Ignace. Donc nous voyons que saint Ignace lui-même a été situé par rapport à ce que nous disions avant : c’est-à-dire par rapport à la fin de toute vie dans l’Esprit, de toute vie spirituelle. Eh bien, le but de la Compagnie n’est rien d’autre que celui qui a été dit plus haut, qui est le but de toute vie spirituelle, c’est la gloire de Dieu et le salut des âmes. Et je disais que dans la simple manière dont Sœur Gonzague démarrait, nous avions là une théologie sous-jacente très belle du rapport entre vie religieuse et vie laïque ; dans cette référence à saint Ignace et à la vie de la Compagnie de Jésus, nous avons aussi une manière de concevoir le rapport de votre sacerdoce, qui est le sacerdoce de tous les baptisés, que tout baptisé vit, et que les religieux, les religieuses, vivent d’une manière particulière, au sacerdoce ministériel. La Compagnie est un ordre sacerdotal, un ordre de prêtres, mais la fin que vous poursuivez, que nous poursuivons, c’est la même : c’est la gloire de Dieu et le salut des âmes. De nouveau là est suggéré le rapport de votre vie religieuse au sacerdoce et de votre sacerdoce de baptisées, au sacerdoce des fidèles. 

Ces moyens sont ceux que recommande l’Évangile et qu’autorise l’exemple même du Divin Sauveur. 

J.-M. Hennaux : Référence à l’Évangile. Nous allons voir d’ailleurs que cette référence va jouer continuellement dans le texte – l’Évangile qui nous parle de Jésus, qui nous met devant les yeux le portrait du Christ : ce qu’il a fait, ce qu’il a pensé, ce qu’il a dit, tout ce qu’il a vécu ; l’Évangile et puis de nouveau l’exemple du Divin Sauveur. Cette idée de l’exemple du Christ, de l’imitation du Christ, va vraiment être une structure très importante de tout le texte.

R. La sainteté d’une religieuse se trouve dans l’imitation des vertus du Divin Sauveur et de Marie Immaculée, son plus beau modèle.

J.-M. Hennaux : De nouveau l’imitation de Jésus et l’imitation de Jésus comme Divin Sauveur. Et avec Jésus, le modèle de Marie, Marie qui a accueilli le Christ et qui a collaboré avec Lui d’une manière discrète mais très réelle à toute son œuvre du salut des âmes. Nous avons donc cette référence christique et mariale qui est là et notre vie doit se vivre à l’imitation de Jésus et de Marie. Ces deux pôles sont vraiment constitutifs, peut-on dire, du sacrement du salut.

R. Je le sais parce que Dieu le Père, au baptême de Notre Seigneur, a dit ces paroles : Voici mon Fils bien-aimé en qui j’ai mis toutes mes complaisances : Imitez-le.

J.-M. Hennaux : De nouveau le thème de l’imitation, mais l’imitation qui nous est demandée et proposée par le Père lui-même. C’est la voix du Père que nous entendons au baptême ; et, après l’incarnation, c’est le premier mystère que Sœur Gonzague évoque : le baptême du Christ au Jourdain, et c’est cette voix du Père que nous entendons et qui nous est adressée comme un appel, comme un ordre, même, comme un commandement : « Imitez-le, suivez-le ». Donc, notre certitude s’appuie sur le témoignage même du Père. 

R. Non, mais seulement des moyens puissants pour acquérir les vertus indispensables à l’accomplissement des devoirs qu’on y contracte, et qui ne s’acquièrent pas uniquement par l’oraison mais surtout par la mortification.

J.-M. Hennaux : Dans cette question, Sœur Gonzague précise une chose importante : c’est que l’institut n’est pas de nature contemplative ou purement contemplative. La prière et la méditation ne sont pas le but de l’institut, la prière et la méditation constituent un moyen. Un moyen pour l’accomplissement des devoirs qu’on contracte dans l’institut et il s’agit donc d’acquérir les vertus, et on les acquiert non seulement par l’oraison, mais aussi par la mortification. Là, c’est un mot évidemment qui nous rebute toujours un petit peu quand nous l’entendons.

Je crois qu’il y a dans le texte de Sœur Gonzague une théologie, une spiritualité très profonde de la mortification, nous allons le voir dans la suite du texte. Il ne s’agit pas d’abord, me semble-t-il, de mortifications au sens où nous l’entendons souvent : privations qu’on peut s’imposer sur la nourriture, sur… – que sais-je ? – enfin, toutes ces petites choses qu’on évoque souvent dans ce domaine-là. Comme nous allons le voir, la mortification dont il est parlé ici, c’est vraiment ultimement la participation à la mort-même de Jésus. Et c’est la mort à nous-mêmes pour vivre et pour vivre d’une vie nouvelle, c’est à-dire d’une vie divine. Il s’agit de mourir à nous-mêmes pour laisser vivre Dieu en nous et pour laisser vivre le Christ en nous. C’est cette mortification tout à fait fondamentale, je crois, dans laquelle Sœur Gonzague veut entraîner, et nous allons le voir d’ailleurs par la suite de son texte.

R.  Saint Ignace a posé dans ses constitutions, comme fondement des solides vertus qui doivent soutenir notre Institut, l’abnégation continuelle de soi-même. Notre Seigneur a voulu également qu’elle fût la base de toute perfection chrétienne, puisqu’il a dit : Que celui qui veut venir à moi se renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix de chaque jour et me suive.

J.-M. Hennaux : Il y a donc de nouveau ici, en référence cette fois à saint Ignace, le fondement, l’attitude fondamentale : c’est l’abnégation de soi-même. Il ne s’agit pas de se nier soi-même, de se haïr soi-même, mais il s’agit de savoir se dire non. Je crois que c’est la même réalité que celle qui était évoquée plus haut par la mortification ; il s’agit de s’effacer soi-même pour que le Christ puisse vivre en nous et on évoque donc cette parole de Jésus : se renoncer à soi-même, prendre sa croix. De nouveau nous voyons bien par cette mention de la croix que, implicitement, on pense à la mort du Christ sur la croix ; donc dans la mortification, dans l’abnégation, il s’agit de participer à la mort de Jésus, à l’acte de mourir de Jésus. Et cela non seulement une fois, mais chaque jour. Et de nouveau, mention de la suite du Christ : « Qu’il me suive ». Imitation du Christ, suite du Christ ; nous voyons ce sens vraiment profond, ce sens christologique de la vie spirituelle et de la vie religieuse pour Sœur Gonzague. 

R. Nous devons faire usage de la prière et de la méditation pour acquérir par ces moyens une parfaite mortification de tous nos penchants désordonnés.

J.-M. Hennaux : Eh bien, c’est une réponse assez inattendue. C’est que le but de la prière, c’est d’acquérir la morti­fication. Je crois que nous n’y aurions pas pensé par nous-mêmes, mais ça nous apprend quelque chose d’extrêmement intéressant à la fois sur la nature de la prière telle que Sœur Gonzague la voit et sur la nature de cette mortification dont nous venons de parler. Pour Sœur Gonzague, il y a une prière très caractéristique de votre institut et nous allons essayer de le voir plus précisément. Que doit-on faire dans la prière ? Eh bien, justement, on doit apprendre dans la prière à mourir à soi-même, puisqu’on doit acquérir la mortification dans la prière. Donc, ce n’est pas une oraison dans laquelle on va – si je puis dire – baigner dans la consolation, baigner dans la lumière et contempler les mystères de Dieu qui sont là devant nous. Ça peut être – si c’est donné, si Dieu le donne, c’est très bien. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel pour Sœur Gonzague dans la prière, c’est d’écouter la voix de Dieu, d’écouter la voix du Christ, d’être attentif aux exemples du Christ, à ce qu’il dit, à ce qu’il fait, et de commencer là, dans la prière, le travail d’abnégation de soi-même, c’est-à-dire s’effacer soi-même et laisser le Christ entrer en soi, laisser ses paroles entrer en nous, ses exemples entrer en nous, lui faire de la place. Et donc la prière, c’est le lieu où je meurs à moi-même et où je laisse  vivre le Christ en moi. Je crois que, pour Sœur Gonzague, c’est vraiment de cette manière qu’elle conçoit la prière. Une oraison qui est –  nous allons le voir aussi – une oraison d’obéissance où l’on obéit à la voix de Dieu, où l’on obéit, où l’on commence à obéir, aux exemples du Christ, et où s’effectue, commence à s’effectuer, la mortification essentielle, c’est-à-dire la mort à soi-même. L’oraison, c’est le lieu précisément fondamental où on meurt à soi-même. Et donc, avant toutes les mortifications sur la nourriture, sur… – que sais-je ? – le temps libre ou tout ce qu’on peut imaginer, eh bien, la première mortification, elle se vit dans la prière. Nous voyons là, vraiment, une profonde conception, une profonde théologie spirituelle de la mortification qui est assez  étonnante et assez extraordinaire, et qui nous montre bien de nouveau la nature de la mortification, sa nature essentielle : l’oraison est le lieu où l’échange entre le Christ et nous se fait : dans la mesure où nous mourons à nous-mêmes, Lui passe en nous et vit en nous, et c’est cela qui doit être vécu d’abord.

R. Cette religieuse serait hors de l’esprit de sa vocation et ne ferait pas une oraison conforme à l’esprit de l’institut si elle restait attachée à son propre jugement et ne se soumettait qu’avec peine aux ordres des supérieurs qui contrarieraient ses inclinations ou sa volonté.

J.-M. Hennaux : Nous retrouvons de nouveau ici ce que nous disions plus haut : d’abord il y a une oraison conforme à l’esprit de l’institut et il y a une oraison qui n’y est pas conforme. Et l’oraison n’est conforme à l’esprit de l’institut que si on y vit le renoncement à son propre jugement. Donc, cela confirme ce que nous disions plus haut : le critère de l’oraison, c’est celui-là : est-ce que, grâce à l’oraison, je peux renoncer à mon propre jugement pour que ce soit le jugement de Dieu qui soit présent en moi ? Et, bien sûr, cela va se traduire au plan concret de l’obéissance aux supérieurs. 

Elle doit conduire au renoncement intérieur de tout jugement propre, pour soumettre sa volonté à l’obéissance ; c’est par là que nous devenons des instruments dignes de travailler au service du prochain et au salut des âmes, but réel de l’institut ; ou, en d’autres termes, à la plus grande gloire de Dieu. 

J.-M. Hennaux : C’est une question très pleine, très dense, n’est-ce pas, ce numéro 12 du Questionnaire, qui reprend un peu tout ce qui a été dit avant et qui montre bien que l’oraison est une oraison d’obéissance, c’est-à-dire une oraison où l’on commence à obéir à la volonté de Dieu. Dans l’oraison, on reçoit cette volonté de Dieu à travers les exemples du Christ et on commence intérieu­rement à y obéir, pour y obéir bien sûr dans le concret de la vie. 

Ça montre aussi – puisqu’il est question d’obéissance – que c’est une oraison qui est vraiment en vue de l’action ; c’est une contemplation en vue de l’action, et là aussi c’est évidemment dans ce sens-là une prière très ignatienne, n’est-ce-pas ? C’est dans l’oraison que commence la vie d’obéissance : d’obéissance à Dieu, d’obéissance au Christ, d’obéissance à l’Esprit ; et on devient ainsi des instruments. Là aussi, c’est un mot bien ignatien : le plus important, dit saint Ignace, pour l’apôtre, c’est d’être un instrument uni à Dieu : instrumentum conjunctum cum Deo, un instrument bien conjoint à Dieu ; c’est ça le plus important ; eh bien ça ne se fait pas n’importe comment ni n’importe où pour Sœur Gonzague, et pour saint Ignace non plus : c’est dans l’oraison que ça commence. Donc, c’est dans l’oraison que Dieu commence à pouvoir nous utiliser comme de bons instruments pour le service du prochain et le salut des âmes. De nouveau, cette question du salut des âmes. Le service, c’est un peu tous ces services de charité, qui sont ceux de votre institut mais je crois que c’est important aussi de voir que l’institut travaille au salut des âmes, pas seulement des corps, pas seulement ces services qui sont bien importants, mais il y a aussi une œuvre spirituelle, proprement spirituelle de travailler au salut, au salut d’autrui, au salut des autres, par la prière, par l’offrande soi et aussi par la parole et par certaines œuvres qui sont plus directement reliées à ce salut. Et c’est en cela, service du prochain et salut des âmes, c’est en cela que consiste « procurer la gloire de Dieu ».

R. Aux âmes d’élite qu’il sépare de la foule des chrétiens, qu’il honore d’une grâce plus abondante et qu’il destine à un plus haut degré de gloire.

J.-M. Hennaux : Eh bien, peut-être qu’ici nous pouvons être un peu choqués par ces « âmes d’élite », n’est-ce pas ! D’abord, nous sentons évidemment notre faiblesse à tous, c’est un peu le vocabulaire de l’époque, mais enfin on voit bien ce que Sœur Gonzague veut dire. Quoi qu’il en soit – et nous avons vu combien de manière profonde elle situe la vie religieuse par rapport à toute vie spirituelle – et donc la vie religieuse n’est pas comme une propriété en soi, comme un privilège mais comme le signe de ce que tous font et ont à faire ; donc il y a une belle théologie de la complémentarité des vocations au début du Questionnaire, mais il n’en reste pas moins qu’il y a une vocation spéciale, une vocation particulière par laquelle Dieu attire, appelle, à la vie religieuse ; c’est une grâce et c’est en vue, évidemment, de la gloire, de la gloire future, de la gloire du Ciel au-delà de notre mort.

R. Ce sont les trois conseils évangéliques. La pauvreté, par laquelle la religieuse se dépouille de toutes choses ; la chasteté, par laquelle elle s’immole comme une hostie vivante, et l’obéissance par laquelle elle s’anéantit.

J.-M. Hennaux : La question 14 est une question-programme, si je puis dire, de tout ce qui va suivre. Les trois conseils évangéliques : la pauvreté, par laquelle la religieuse se dépouille de toutes choses – la pauvreté va être vue essentiellement comme dépouillement par rapport aux choses ; la chasteté par laquelle elle s’immole comme une hostie vivante – donc la chasteté, nous allons voir en quel sens, est rapprochée toujours de cette immolation, c’est le verbe qui la caractérise ; et l’obéissance par laquelle elle s’anéantit. Donc il y a trois verbes : se dépouiller, lié à la pauvreté, s’immoler, lié à la chasteté, s’anéantir, lié à l’obéissance. Et nous allons voir que Sœur Gonzague va rester fidèle à ce vocabulaire et va l’expliquer, le développer. Je note en passant, n’est-ce pas, parce que je ne crois pas que ça revienne plus loin, que la chasteté est rapprochée de l’hostie, elle est liée au mystère de l’Eucharistie, au mystère au Corps du Christ ; la chasteté touche évidemment notre corps mais elle a rapport aussi au Corps du Seigneur et ce lien est noté d’emblée, dès la réponse à la question 14.

Mais, avant de continuer, de prendre les vœux tels que Sœur Gonzague va les développer, je voudrais insister sur un fait qui est tout à fait remarquable dans ce Questionnaire Spirituel, c’est que Sœur Gonzague ne commence pas par parler des conseils ni des vœux. Elle parle d’abord de l’oraison propre à l’institut et elle ne va pas caractériser la vie religieuse d’une manière assez abstraite et assez générale par les trois conseils, mais d’une manière beaucoup plus concrète ; et nous voyons là combien c’est une personne spirituelle. Elle caractérise l’institut par l’oraison qui lui est propre, l’oraison qui est une réalité tout à fait spirituelle, une réalité d’Esprit. Et c’est à partir de cette oraison propre dont nous avons parlé : cette oraison d’obéissance, cette oraison où l’on s’anéantit, où l’on renonce à soi-même, où l’on pratique la mortification, où l’on devient un instrument pour Dieu, cette oraison tournée vers l’action, la contemplation pour l’action ; eh bien, c’est à partir de cette oraison propre que les conseils évangéliques vont  être compris. Et donc, il va y avoir une théologie de nouveau très concrète et très spécifique des conseils évangéliques tels que Sœur Gonzague les voit.

Elle les caractérise par deux choses, ou par trois : l’oraison particulière, c’est-à-dire une réalité spirituelle, réalité d’Esprit ; et puis toujours les conseils évangéliques sont vus en référence au Christ. Ce n’est pas la vertu de pauvreté, la vertu de chasteté, la vertu d’obéissance en soi ; non, il s’agit d’imiter Jésus pauvre, Jésus chaste, Jésus obéissant. Donc il s’agit d’entrer dans la pauvreté, dans la chasteté, dans l’obéissance de Jésus, toujours ce sens profondément christocentrique ou mieux, christologique, de la vie religieuse et de la vie de l’institut. Et troisième chose qui caractérise, n’est-ce pas, c’est la gloire de Dieu et le salut des âmes. Et, en fait…, de nouveau, sans que les mots soient là, c’est une réalité trinitaire : l’oraison, c’est le Saint-Esprit qui prie en nous, c’est une réalité spirituelle ; le Christ pauvre, chaste et obéissant, eh bien, c’est la seconde personne de la Sainte Trinité ; et c’est pour la gloire du Père, vous voyez comment on est vraiment dans un monde tout à fait trinitaire. 

Je le répète, cette manière de voir les vœux comme cela n’est pas commune du tout, c’est très riche, c’est une théologie vraiment très, très profonde.

R. Parce que Dieu le Père veut que le Divin Sauveur se dépouille de tout l’éclat de sa divinité, de toutes les richesses de sa gloire, et qu’il paraisse dans l’état d’un homme pauvre et abject, il entre dans ce dessein, quitte son palais éternel, consent à naître dans une étable, à vivre dans l’indigence et à mourir dans le dénuement absolu de toutes choses. L’âme religieuse voit Jésus-Christ dans cet état, elle l’entend qui l’appelle à sa suite, elle ne peut résister à la voix du Bon Pasteur, et, sans écouter les répugnances de la nature, elle lui dit aussitôt ce qu’il disait lui-même à son Père : Me voici, Seigneur, me voici prête à accomplir votre volonté tout entière.

J.-M. Hennaux : On va commencer par la pauvreté. Parce que Dieu le Père veut que le Divin Sauveur se dépouille de tout l’éclat de sa divinité… On part donc de Dieu le Père, ici, et comme partout ailleurs, mais de Dieu le Père qui « veut », c’est-à-dire de la volonté du Père. Donc, de nouveau, comme nous l’avons vu dans l’oraison, on reçoit la volonté du Père. Ici, on part de la volonté du Père qui s’adresse au Christ, au Divin Sauveur et qui, à travers Lui, va s’adresser à nous, va nous rejoindre. Le Père donc, a voulu que le Divin Sauveur se dépouille de tout l’éclat de sa divinité, de toutes les richesses de sa gloire et qu’il paraisse dans l’état d’un homme pauvre et abject. Donc, c’est le Père qui envoie le Fils dans le monde. Et le Fils – il y a beaucoup de textes pauliniens qui sont ici derrière, bien sûr –, le Christ qui, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour répondre à la mission qu’il recevait du Père ; c’est une description de la kénose, vous voyez, du Christ qui se vide, comme dit saint Paul, dans l’hymne de l’épître aux Philippiens au chapitre 2, il s’anéantit lui-même, il se vide lui-même en quelque sorte. Alors le Christ, donc, entre dans ce dessein du Père – de nouveau, vous voyez qu’il s’agit de recevoir la volonté, le dessein du Père –, quitte son palais éternel, consent à naître dans une étable, à vivre dans l’indigence et à mourir dans le dénuement absolu de toutes choses. Alors, on continue donc : après le Père et le Fils, l’âme religieuse voit Jésus-Christ dans cet état. Donc, cela, de nouveau, en fait, c’est la réalité de la prière et de la contemplation ; dans la prière, nous voyons Jésus qui vit ce dépouillement, cette kénose, cette descente ici sur terre pour réaliser le dessein du Père. Elle l’entend qui l’appelle à sa suite ; de nouveau l’idée de la suite, de l’imitation ; donc le Christ nous appelle à sa suite, et dans la prière on entend cet appel du Christ. Et elle ne peut résister, l’âme religieuse, à la voix du Bon Pasteur. Plus loin encore, n’est-ce pas, à la question 23, le Christ, Bon Pasteur sera vu par Sœur Gonzague, c’est aussi une image très belle, tirée principalement sans doute du chapitre 10 de l’Évangile de Jean, le bon Pasteur qui a le troupeau et qui est venu pour que toutes les brebis aient la vie en abondance. Et nous… toutes les brebis marchent à sa suite, nous marchons à sa suite, et il est le Pasteur du monde, le Pasteur qui fait l’unité des hommes, l’unité de l’univers. Travailler au salut des âmes, c’est travailler aussi avec Lui à ce qu’il n’y ait plus qu’un seul troupeau, un seul pasteur.

Et, sans écouter les répugnances de la nature, elle lui dit aussitôt, ce qu’il disait lui-même à son Père : Me voici, Seigneur, me voici prête à accomplir votre volonté tout entière. Sans parler de l’oraison, de nouveau, ici, Sœur Gonzague décrit très bien quelle est l’oraison propre de l’institut. C’est l’oraison où, contemplant le Christ, on s’offre dans la disponibilité : « Me voici, Seigneur, prête accomplir votre volonté tout entière ». C’est ce que j’appelais plus haut une oraison d’obéissance, une oraison où l’on reçoit la volonté du Père et donc, où l’on vit à soi-même, où l’on meurt à soi-même pour vivre à la volonté de Dieu et où l’on vit l’abnégation de soi-même, c’est-à-dire le renoncement à sa volonté propre, pour que ce soit la volonté de Dieu reçue dans l’oraison qui devienne notre volonté et qui nous meuve, qui nous fasse vivre.

R. L’âme religieuse voit Jésus-Christ pauvre, et, parce qu’elle le connaît pour son modèle, elle veut à tout prix être pauvre comme Lui. Héritier de toutes choses et souverain Maître de l’univers, il ne possède rien, et n’a pas même de quoi reposer sa tête. Pour l’imiter autant qu’elle peut, elle renonce aux biens qu’elle a hérités de ses Pères, s’ôte le droit d’en disposer et d’en jouir, et devient étrangère à tout ce qui lui appartenait le plus légitimement.

J.-M. Hennaux : Toujours, n’est-ce pas, ces verbes : « voit Jésus-Christ » ; c’est une expression tout à fait johannique. Le « voir » dans l’Évangile de saint Jean. Voir Jésus : « Qui me voit, voit le Père », « Venez et voyez », etc. C’est une expression que nous avons très souvent dans l’Évangile de Jean et qui implique la réalité de la contemplation. Il s’agit dans l’oraison de voir avec les yeux de l’imagination mais encore plus les yeux du cœur… 

 R. Il a déposé toutes les marques de sa Suprême grandeur et se cache non seulement sous le voile de l’humanité, mais encore sous des vêtements grossiers et vils aux yeux même des hommes. C’en est assez pour qu’elle s’empresse de déposer tous les titres qui la distinguent, et jusqu’au nom qu’elle a reçu en naissant, et qu’elle renonce au désir d’être, de se faire valoir, de parler d’elle ou des siens d’une manière avantageuse, ni de relever son savoir-faire ou de faire ressortir les bévues de ses compagnes, de les abaisser et ainsi de se relever soi-même.

J.-M. Hennaux : Donc, toujours l’imitation de Jésus qui s’est dépouillé de toutes ses grandeurs et passage de la pauvreté matérielle, aussi, à la pauvreté spirituelle et à l’humilité ; nous l’avons entendu dans toutes les applications qui sont données par Sœur Gonzague.

R. II lui dit qu’il sera le trésor des pauvres volontaires ; et parce qu’elle le connaît pour (la vérité même) le Souverain bien, elle estime ce trésor plus que toutes les richesses de la terre, elle regarde comme une perte tout gain qui l’en priverait, et comme un monceau de boue tout l’or et l’argent qu’il faut sacrifier pour l’acquérir. Il promet le centuple en cette vie et une éternelle félicité dans l’autre, à tous ceux qui auront tout quitté pour le suivre ; et parce qu’elle le connaît pour la vérité même, elle se fie à sa promesse. Elle envisage la pauvreté évangélique, moins comme un sacrifice que comme un céleste trafic ; elle croit placer à intérêt tout ce qu’elle abandonne et semer dans une terre féconde tout ce que le monde croit qu’elle jette ; elle sème ainsi avec joie et elle est sûre de recueillir dans des transports d’allégresse infinie. 

J.-M. Hennaux : Ici, c’est l’aspect positif de la pauvreté. Il y a eu tout l’aspect dépouillement, dépouillement des choses. Ici, en fait, ce à quoi le Christ nous appelle, c’est à un marché ; c’est un peu l’expression que Sœur Gonzague va utiliser : un marché où, en fait, nous allons gagner tout ce que nous acceptons de perdre et bien plus ! C’est l’idée du centuple, n’est-ce pas, dans l’Évangile, mais… pour ce que nous perdons, nous allons acquérir bien davantage, parce que Jésus lui-même sera en personne notre trésor. Et parce qu’elle – l’âme religieuse – le reconnaît pour le Souverain bien, elle estime ce trésor plus que toutes les richesses de la terre ; elle regarde comme une perte tout gain qui l’en priverait. Nous avons ici, sans doute, le vocabulaire de l’épître aux Philippiens, au chapitre 3, quand saint Paul dit : « tout ce qui était des gains, tout ce que je considérais comme des gains, comme des richesses, eh bien, finalement je les considère comme des balayures, comme une perte et comme un monceau de boue tout l’or et l’argent qu’il faut sacrifier pour l’acquérir. Il promet le centuple en cette vie et une éternelle félicité dans l’autre. On s’appuie sur les promesses du Christ. Ce sont ces promesses qui fondent aussi la vie religieuse. Le Christ nous promet une éternité de bonheur avec Lui et d’être notre souverain bien pendant la vie éternelle. Elle le connaît pour la vérité même et elle se fie à sa promesse. Elle envisage la pauvreté évangélique, moins comme un sacrifice, que comme un céleste trafic. C’est ce que je vous disais là tout à l’heure : c’est une sorte de marché passé avec Dieu. Elle croit placer à intérêt tout ce qu’elle abandonne et semer dans une terre féconde tout ce que le monde croit qu’elle jette. Elle sème ainsi avec joie et elle est sûre de recueillir dans des transports d’allégresse infinie. 

Donc, vous voyez cet échange : on abandonne les choses, mais en fait, c’est pour un trésor céleste que Dieu, que le Christ nous promet ; et, chaque fois, tout ce que l’on perd pour Dieu, en fait, c’est gagné et ce sera regagné au centuple, d’une certaine manière, à l’infini, puisque ça nous sera redonné en Dieu lui-même.

R. Le Fils de Dieu, non content de se dépouiller de toutes choses, s’immole encore lui-même pour accomplir la volonté de son Père. « Les oblations, lui dit-il, et les holocaustes n’ont pu vous plaire, mais vous m’avez donné un corps ; me voici, que je sois une victime (agréable) à vos yeux et que je satisfasse votre justice ». Il sacrifie en effet sa chair innocente ; et après avoir vécu dans les privations et les travaux, il expire dans les tourments sur la croix. L’âme religieuse contemple son Sauveur mourant, elle sait qu’Il demande d’elle un semblable sacrifice, et elle le lui offre par le vœu de Chasteté. Car la chasteté parfaite, dont le monde est loin d’avoir une juste idée, est un véritable holocauste de tout l’homme, par lequel le corps est immolé comme une hostie vivante, et le cœur comme une victime spirituelle.

J.-M. Hennaux : Puis vient, à la question 19, le conseil évangélique ou le vœu de chasteté. La manière dont la question est posée est de nouveau caractéristique : Comment la religieuse trouve-t-elle dans l’imitation de Jésus-Christ son vœu de chasteté ? La réponse : le Fils de Dieu – et c’est la première fois que cette expression se rencontre : avant, on avait parlé, comme nous l’avons vu, du Divin Sauveur, de notre Seigneur, de Jésus-Christ – le Fils de Dieu, non content de se dépouiller de toutes choses – cela c’était l’exemple de la pauvreté –, s’immole encore lui-même pour accomplir la volonté de son Père. Donc, pour la chasteté, c’est le vocabulaire de l’immolation, comme nous l’avons vu mais, de nouveau, c’est une immolation comme Jésus s’est immolé. Et Jésus s’est immolé à la volonté de son Père. Alors, la volonté du Père fait référence forcément à l’obéissance ; la volonté du Père, c’est ce à quoi on obéit, foncièrement ; ça montre bien que, pour Sœur Gonzague, comme c’est d’ailleurs dans la ligne de saint Thomas, de la théologie thomiste des vœux, le vœu le plus profond, c’est le vœu d’obéissance ; et c’est bien ignatien aussi : vous savez l’importance particulière que saint Ignace donnait à l’obéissance. Et, d’une certaine manière, le vœu d’obéissance informe les autres vœux : pauvreté et chasteté. Et donc, ici, Jésus-Christ, le Fils de Dieu, s’immole pour accomplir la volonté du Père. Donc nous voyons comment l’obéissance à la volonté du Père est ce qui inspire l’immolation de Jésus qui, à son tour, donc, est au fondement de notre chasteté.

Les oblations, lui dit-il, et les holocaustes n’ont pu vous plaire mais, vous m’avez donné un corps, me voici, que je sois une victime à vos yeux et que je satisfasse votre justice. Passage de l’épitre aux Hébreux, n’est-ce pas, où Jésus s’offre au Père et il peut s’offrir au Père parce qu’il a un corps, il offre son corps. Notre vœu de chasteté, c’est l’offrande de notre corps comme Jésus a offert le premier son corps. Mais Jésus a offert son corps et a immolé son corps pour sauver le monde : « afin que je satisfasse votre justice ». Bon, je ne vais pas m’engager longuement dans la théologie de la rédemption ; bien sûr, c’est le Père qui veut sauver le monde dans son amour, mais dans son amour rédempteur qui est aussi partagé par Jésus. Eh bien, Dieu donne à l’homme de réparer en justice le mal qu’il a fait, et c’est une grâce qui nous est faite. C’est que le Père ne passe pas simplement l’éponge sur le péché des hommes en disant : je fais comme si de rien n’était, mais, dans le Christ, le Père permet à l’humanité de réparer vraiment le mal qui a été fait ; et donc, nous pouvons être totalement en paix devant Dieu parce que  la dette a été payée en justice, il faut voir cette justice à l’intérieur de l’amour.

Je souligne cela simplement pour mettre en lumière une fois de plus que l’acte du Christ que nous imitons dans la vie religieuse particulièrement, c’est son acte rédempteur, c’est son acte de mourir, c’est son acte de s’immoler, mais c’est son acte de s’immoler pour le salut au monde pour accomplir la volonté de salut du Père, et ça montre bien, je le souligne dès maintenant, que nos vœux à nous sont vus dans cette perspective de collaboration au salut et dans une perspective rédemptrice. Et là aussi, je crois que c’est une théologie bien parti­culière de Sœur Gonzague, particulière en tout cas en ce sens qu’elle n’est pas partagée par tout le monde. Vous aurez pas mal d’auteurs, pas mal de théologiens de la vie religieuse, qui parleront de la pauvreté, de la chasteté, de l’obéissance, comme de trois vertus vécues bien sûr par le Seigneur mais qui ne sont pas reliées de manière si intime à l’acte rédempteur. Eh bien, pour Sœur Gonzague, si nous nous dépouillons de toutes choses, si nous immolons notre corps et si nous obéissons, c’est pour collaborer au salut, au salut des âmes : c’est par participation à l’acte rédempteur du Christ.

S’il n’y avait pas eu de péché dans le monde, faire vœu de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, n’aurait pas eu de sens, en réalité ; en tout cas, personnellement, je partage tout à fait cette théologie. Renoncer au mariage n’a, au point de vue chrétien, tout son sens que par union au sacrifice du Christ et dans une perspective de travailler avec Lui au salut du monde. C’est un sacrifice qui ne se comprend vraiment que dans cette perspective-là. Pour le dire en passant, Jean-Paul II, quand il parle aux religieux, aux religieuses, a toujours, lui aussi, cette même théologie des vœux : comme participation à l’acte rédempteur du Christ. Ce n’est pas simplement participation à la pauvreté, à la chasteté et à l’obéissance du Seigneur en général, mais c’est vraiment travail rédempteur.

Il sacrifie, en effet, sa chair innocente. Et après avoir vécu dans les privations et les travaux, il expire dans les tourments sur la croix. Toujours cette référence à l’acte de mourir, à la mort du Christ. Alors, de nouveau, très discrètement, Sœur Gonzague montre comment dans la prière et la contemplation, toutes ces réalités nous atteignent : l’âme religieuse contemple son Sauveur mourant. Donc, la prière de l’âme religieuse, c’est de contempler le Sauveur dans sa mort, d’une manière toute particulière. Elle sait qu’il demande d’elle : donc, toujours ce vocabulaire de la demande : le Christ « demande ». Et dans la prière, on ne contemple pas simplement comme cela, mais on entend une demande. Une demande à laquelle on va consentir. Elle sait qu’il demande d’elle un semblable sacrifice et elle le lui offre par le vœu de chasteté, car la chasteté parfaite dont le monde est loin d’avoir une juste idée est un véritable holocauste de tout l’homme par lequel le corps est immolé comme une hostie vivante – ah! le mot hostie, je l’avais oublié, revient ici ! – et le cœur comme une victime spirituelle. La pauvreté concernait les choses, les biens matériels ; la chasteté concerne le corps et le cœur. Et l’obéissance, bien sûr, concernera la volonté. Il y a tout une anthropologie, là, qui est mise en œuvre et qui sous-tend aussi la théologie des vœux. Sœur Gonzague va développer d’abord ce qui concerne le corps et puis le cœur.

R. Le corps est immolé, non seulement par la privation de tous les plaisirs sensibles, mais encore par la contrainte sévère imposée à tout l’homme extérieur ; par cette mortification habituelle et universelle qui est le crucifiement de la chair et des sens. Une Vierge consacrée à Jésus-Christ a des yeux pour ne point voir les objets créés, des oreilles pour ne point entendre la voix des hommes, une langue pour ne parler qu’à Dieu seul, ou de Lui ; des membres pour les sacrifier à la pénitence; de sorte qu’elle peut dire avec lApôtre : « Je suis attachée à la croix de mon Sauveur et je m’y consume lentement » ; elle vit pour mourir à toute heure ; c’est une hostie vivante. 

J.-M. Hennaux : Ici, c’est un peu toute cette perspective de mortification dans les choses très concrètes de la vie, dans les renoncements de la vie concrète, mais nous avons vu que ce n’est pas cela qui a été d’abord mis en avant par Sœur Gonzague : cette mortification continuelle des sens, dont parle saint Ignace, ne prend toute sa signification qu’à l’intérieur de la participation à la mort du Christ. 

Et c’est la fin : Je suis attachée à la croix de mon Sauveur. Elle vit, l’âme religieuse ou la vierge consacrée, pour mourir à toute heure. Nous voyons comment la mort du Christ est vécue à chaque instant. Donc, en chaque instant de notre vie, eh bien, nous revivons, si je puis m’exprimer ainsi, le mystère de mort et de résurrection du  Seigneur. C’est une hostie vivante ; de nou­­veau ici le rapport à l’Eucharistie : le Corps du Christ qui est sacrifié dans l’Eucharistie et notre corps qui est sacrifié par le vœu de chasteté.

R. Il faut qu’elle immole une victime spirituelle, le cœur, et qu’elle le fasse aussi mourir. Le cœur vit d’affection et d’amour. Les attachements naturels pour les proches, les amis, les personnes dont la société plaît, semblent lui être aussi nécessaires que l’existence. Oh ! qu’il en coûte de rompre ces liens si doux et si légitimes ! C’est arracher en quelque sorte ce cœur sensible à lui-même. Mais celle qui aspire à être l’épouse de Jésus-Christ connaît la jalousie de ce Divin Amant des âmes ; elle sait que toute affection dont il n’est pas l’objet l’offense, et que ce n’est pas être digne de lui que d’aimer autre chose sans l’aimer Lui-même. En conséquence, les attaches les plus justes, les penchants et les goûts les plus innocents sont réprimés, combattus, sacrifiés. C’est la mort entière de la victime et la consommation de l’holocauste.

J.-M. Hennaux : Puis question suivante, 21, c’est le cœur. Il faut qu’elle immole une victime spirituelle, le cœur. Donc, non seulement le corps, mais ce qu’il y a en nous de spirituel, l’esprit, et qui est caractérisé ici comme le « cœur ». Et Sœur Gonzague parle ici des affections naturelles d’une manière très positive : qui nous sont, dit-elle, aussi nécessaires que l’existence, ces liens si doux et si légitimes. Il faut les sacrifier en ce sens que nous voyons, dans l’Évangile, Jésus dire : « Celui qui aime son père, sa mère, sa femme, ses enfants plus que moi, n’est pas digne de moi ». Donc, Jésus, en un premier moment, vient bouleverser les affections les plus naturelles, les plus légitimes. Il veut tout et cela montre bien qu’il est vraiment le Fils de Dieu d’ailleurs, puisqu’il exige tout et il exige le sacrifice des choses naturellement les plus sacrées. Mais c’est pour que toutes ces affections-là soient vécues désormais à partir de Lui, Il veut être à la racine de tout et, bien sûr, dans le sacrifice du cœur, ce n’est pas pour que nous devenions desséchés, pour que nous devenions incapables d’aimer, d’aimer les autres, d’aimer même à travers certaines amitiés spirituelles si Dieu les donne, mais ce sera dans le Christ et à partir de l’amour du Christ. C’est ce que Sœur Gonzague indique dans l’expression aimer autre chose sans l’aimer Lui-même. Eh bien, il est possible d’aimer autre chose mais en aimant toujours le Christ Lui-même et dans le Christ Lui-même.

R. Mais non, si les vœux de Pauvreté et de Chasteté l’ont dépouillée et immolée, ils ne l’ont pas anéantie. Après avoir renoncé aux biens de la terre, à toutes les jouissances des sens et aux attachements naturels, elle conserve encore une volonté libre et quelques droits sur elle-même. C’est ce que lui ôte le vœu d’Obéissance, qui la pousse enfin jusqu’au néant. Car n’est-ce pas un vrai néant qu’une créature raisonnable qui ne peut rien penser, rien vouloir, former aucun projet sans l’impulsion ou la permission d’autrui ? Aussi le grand Apôtre parlant de l’obéissance de Notre-Seigneur la nomme-t-il anéantissement. « Il s’est anéanti lui-même en prenant la forme de serviteur ». Cette dépendance absolue est la destruction entière du vieil homme, parce qu’elle renverse jusqu’au fondement de l’amour propre et de l’orgueil. C’est aussi ce que la superbe impiété a toujours vu de plus odieux dans les vœux de religion. Mais ce qu’elle hait est précisément ce qui charme l’humble vierge que la foi éclaire. Elle connaît le maître qu’elle a choisi, elle a compris que se rendre son esclave, c’est devenir libre, que s’anéantir pour lui et avec lui, c’est acquérir un nouvel être. Et en effet que ne trouve-t-elle pas dans cet heureux néant où elle s’est réduite.

J.-M. Hennaux : Et nous voici aux numéros 22 et 23 du Questionnaire, qui concernent l’obéissance. Et toujours ce même vocabulaire : pauvreté et chasteté l’ont dépouillée et immolée mais ils ne l’ont pas encore anéantie, dit-elle, il reste la volonté. Sœur Gonzague utilise un vocabulaire très fort, il faut descendre jusqu’au néant. Elle montre bien par-là l’absolu de la mort à nous-mêmes. Ce qui nous est demandé, de nouveau, c’est d’imiter l’obéissance de notre Seigneur qui s’est anéanti lui-même en prenant la forme de serviteur. Référence évidemment à nouveau à l’hymne de l’épître, au chapitre 2, de l’épitre de saint Paul aux Philippiens : le Christ s’est anéanti, il est allé jusqu’au rien, si je puis dire. Eh bien, nous devons entrer dans ce mouvement d’anéantissement parce que le fondement de l’amour-propre et de l’orgueil en nous demeure. Et de nouveau, I’oraison est vue dans cette perspective-là  d’abnégation, de mort à soi-même, faire mourir l’amour-propre et l’orgueil. Mais bien sûr, c’est descendre jusqu’au néant pour acquérir un nouvel être, c’est ce qu’elle dit à la fin de cette question 22. Et c’est obéir pour devenir libre, en vue de la liberté. S’anéantir pour le Christ et avec lui, c’est devenir libre, pour accomplir l’œuvre du Père, l’œuvre de Dieu, et c’est acquérir un nouvel être dans le Christ. Donc, le vocabulaire du néant, mourir à la volonté propre, c’est mourir à l’amour-propre et c’est ça qui doit être anéanti, mais afin que surgisse en nous un nouvel être, une nouvelle créature. La mort n’est pas le dernier mot et, sans que le mot résurrection ne soit ici utilisé, puisque nous sommes vraiment, nous l’avons vu, dans ce contexte de la mort et de la résurrection du Christ, c’est participer à cette mort et à cette résurrection du Seigneur.

R. La religieuse ainsi transformée se repose dans le sein de l’obéissance, elle ne connaît ni troubles, ni perplexités, ni incertitudes ni remords. Ses déterminations, ce n’est pas elle qui les forme ; ses démarches, ce n’est pas elle qui les conduit, elle a un pasteur, toute la sollicitude est pour lui, toute la sécurité pour elle. Il lui parle par sa règle et par l’organe de ses supérieurs ; elle n’a d’autre soin que d’écouter sa voix et de faire ce qu’il commande ; elle ne peut s’égarer en le suivant. Elle marche dans une voie toujours lumineuse et toujours sûre, s’y avance avec une consolation ineffable et sent augmenter son espérance et sa joie à mesure qu’elle approche du terme. Si elle persévère jusqu’à la fin, elle dira en mourant : « J’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi jurée à mon Époux, il ne me reste que d’attendre la couronne de justice qu’il m’a promise ».

J.-M. Hennaux : Fondamen­talement, pour Sœur Gonzague, eh bien, dans l’obéissance on trouve un repos. On trouve un repos parce qu’on a un Pasteur ; c’est ce qu’elle dit. On a un pasteur, toute la sollicitude est pour Lui, le pasteur, et toute la sécurité pour elle qui s’est donnée à Lui. Et ici de nouveau, c’est du Jean 10, n’est-ce-pas ; elle n’a d’autre soin que d’écouter sa voix, comme les brebis qui écoutent la voix du Bon Pasteur et de faire ce qu’il commande ; elle ne peut s’égarer en le suivant ; toujours le même vocabulaire de la suite du Christ, et de nouveau faire ce qu’il commande, c’est-à-dire d’accueillir sa volonté. Et ce qu’il commande, bien sûr, et ce à quoi il appelle, c’est de travailler avec lui au salut du monde ; c’est de devenir sauveur avec lui.

Et Sœur Gonzague termine sur une note d’espérance et de joie : l’accomplissement de la promesse de Dieu, c’est la récompense finale, qu’elle évoque de nouveau à travers un texte paulinien : « J’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi jurée à mon époux ; il ne me reste que d’attendre la couronne de justice qu’il m’a promise ». C’est la promesse de Dieu. 

Concluons, si vous le voulez, notre méditation de ce Questionnaire. Le plan général en est tout à fait remarquable, on part de la vie spirituelle en général, de toute vie spirituelle, de la fin de toute vie spirituelle : la gloire de Dieu et le salut des âmes. C’est par rapport à cette vie spirituelle que la vie de l’institut d’inspiration ignatienne et la collaboration avec la Compagnie sont vues. On commence par caractériser l’oraison propre de l’institut qui est une oraison d’obéissance intérieure et une contemplation en vue de l’action et où on devient un instrument de Dieu. Et c’est à partir de cette oraison que les vœux sont, alors seulement, abordés. Et alors, chacun des vœux – nous avons vu le vocabulaire qui est utilisé pour chacun – est compris comme participation à l’acte rédempteur du Christ. Comment est-ce que Jésus, le premier, a procuré la gloire de Dieu et le salut des âmes ? Essentiellement par sa vie mais aussi finalement en mourant sur la croix pour le salut du monde et c’est cet acte-là que nous faisons nôtre dans les vœux. Et notre vie religieuse est ainsi comprise, je crois, comme une vie essentiellement rédemptrice.

Ressource

COMMENTAIRE DE JEAN-MARIE HENNAUX, S.J., SUR LE QUESTIONNAIRE SPIRITUEL DE MÈRE GONZAGUE
La Hulpe, le 29 mai 1993, veille de la Pentecôte

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