Qu’est-ce que la vie religieuse apostolique ?

De Sacrosanctum Concilium à Gaudium et Spes, l’Église de Vatican II a indiqué la louange de Dieu comme la seule source de son engagement dans le monde ; elle a aussi affirmé que chez les religieux dits « actifs », c’est l’action apostolique qui atteste leur être pour Dieu. Cette rencontre doctrinale (louer Dieu, c’est changer le monde ; agir dans le monde, c’est être à Dieu) n’apparaît pas comme un pur hasard : « la vie religieuse apostolique » a reçu du Concile qui se voulait « pastoral » son identité théologique la plus fondamentale.

Vous avez dit « apostolique » ?

L’adjectif « apostolique »[1], de création chrétienne, a supporté au cours des siècles plusieurs acceptions successives : disons rapidement qu’il désigne d’abord tout ce qui concerne les Apôtres, puis qu’il s’applique de préférence à Pierre et à ses successeurs ; au Moyen-Âge, il qualifie les nouveaux groupes religieux qui veulent vivre comme les Douze et à la manière des premières communautés chrétiennes, pour finir par indiquer, à notre époque, la tâche de servir et de diffuser l’Évangile.

Le seul texte conciliaire qui en parle directement est le numéro 8 de Perfectae Caritatis, intitulé, dans sa version finale, « les instituts voués à la vie apostolique » ; ce sous-titre, qui n’appartient pas au texte officiel, est développé par la description du premier paragraphe :

“Très nombreux sont dans l’Église les instituts cléricaux ou laïcs voués aux diverses œuvres de l’apostolat, qui sont pourvus de dons différents selon la grâce qui leur a été donnée : le service en servant, l’enseignement en enseignant, l’exhortation en exhortant, le don en toute simplicité, la miséricorde dans la joie (cf. Rm 12,5-8). « Il y a diversité de dons spirituels, mais c’est toujours le même Esprit » (1 Co 12,4).

Les documents magistériels de l’après-Concile ne parleront jamais non plus de « vie religieuse apostolique », encore qu’ils en traitent, mais ils contiennent des vocables voisins. Cette prudence du magistère, due sans doute à l’histoire complexe de l’adjectif « apostolique » dans la vie de l’Église et surtout dans la vie religieuse, doit être signalée ; elle ne doit cependant pas nous détourner de l’examen des réalités bien précises que cette appellation de « vie religieuse apostolique » désigne assez exactement.

Qu’est-ce que la vie religieuse apostolique, d’après le Concile Vatican II ? C’est un « service du Christ », dit le numéro 8 de Perfectae Caritatis, indiquant par là l’unité de la « suite du Christ » et du « dévouement au Christ lui-même dans ses membres ». Plus explicitement encore, les éléments constitutifs de cette vie religieuse sont, dans la suite de ce même numéro, l’institution de dons spirituels nécessaires à tout le Corps, l’intime réciprocité de la vie religieuse et de l’action apostolique, l’origine et l’exercice ecclésiaux de la mission et enfin la vision christologique du service universel :

“Dans ces instituts, à la nature même de la vie religieuse appartient l’action apostolique et bienfaisante, comme un saint ministère et une œuvre spécifique de charité à eux confiés par l’Église pour être exercée en son nom. C’est pourquoi toute la vie religieuse de leurs membres doit être pénétrée d’esprit apostolique et toute l’action apostolique doit être animée d’esprit religieux. Si donc les sujets veulent répondre avant tout à leur vocation de suivre le Christ et servir le Christ lui-même dans ses membres, il faut que leur activité apostolique dérive de leur union intime avec lui. De là résulte un développement de la charité elle-même envers Dieu et le prochain (PC 8).

Ces composantes doivent être présentes toutes ensembles, faut-il ajouter, pour que joue l’étonnante dynamique de la vie religieuse apostolique, qui contient à la fois l’institution et le charisme, l’être et l’action, la dépendance et la responsabilité, l’amour du Christ et le dévouement aux siens. A tous ces points de vue, la vie religieuse apostolique peut donner à penser et à vivre au monde contemporain.

Mais encore ?

À ce « noyau dur » s’adjoignent les enseignements des autres textes conciliaires concernés. Sacrosanctum Concilium insère la profession des religieux dans l’Eucharistie (n. 80) et leur prière dans la prière publique de l’Église (n. 98), avec l’assouplissement que cela suppose dans les règles de la langue liturgique (n. 101). De la sorte, la vie religieuse apostolique est non seulement recentrée par le mystère de l’Église, mais encore invitée à se fonder tout entière dans l’acte même du Christ poursuivant dans l’Église son œuvre de rédemption (SC, 5-7). De même, le mouvement de Lumen Gentium, qui suggère de placer les religieux du côté non pas de la structure (LG, ch. I-IV) mais bien de la mission (ch. V-VIII) de l’Église, et la nette affirmation sur l’autorité des évêques dans le « labeur apostolique » (LG, 45), permettent de penser que la liberté d’action découle, dans la vie religieuse apostolique, d’une nécessaire dépendance de la charge épiscopale. C’est d’ailleurs ce que souligne vigoureusement le Décret Christus Dominus, lorsqu’il voit dans les religieux des « coopérateurs » ou des « auxiliaires » de l’évêque dans les œuvres d’apostolat (CD, 35 ; 20). Pour la vie religieuse apostolique, cette détermination implique une disponibilité aux pasteurs du diocèse qui n’a d’autres limites que l’état religieux lui-même. Sans doute n’a-t-on pas encore mesuré toutes les conséquences de ce principe dans une vie religieuse à laquelle l’action apostolique appartient comme un saint ministère et une œuvre de charité, confiés par l’Église pour être exercés en son nom (PC, 8). Enfin, la question du Décret Ad Gentes aux « instituts de vie active » ne laisse aucun doute sur l’orientation foncièrement missionnaire, c’est-à-dire soucieuse de l’expansion du règne de Dieu parmi les païens (AG, 40), de la vie religieuse apostolique.

En résumé

Ainsi, la vie religieuse apostolique est un charisme institué, qui consiste en l’intégration de la vie religieuse et de l’action apostolique, vécu sous l’autorité de l’Église, en vue du service du Christ (Perfectae Caritatis). L’incorporation à l’œuvre et au sacrement de la rédemption (Sacrosanctum Concilium), la dépendance à l’égard de la charge épiscopale (Lumen Gentium) – en particulier dans les œuvres de l’apostolat (C Christus Dominus) – et la volonté missionnaire (Ad Gentes) vérifient, aux niveaux de la prière liturgique, de la situation ecclésiale, de l’action corporative et de la destination évangélisatrice, la référence des religieux de vie apostolique au Christ Rédempteur des hommes (Sacrosanctum Concilium), Époux de l’Église (Lumen Gentium), Pasteur de son Peuple (Christus Dominus) et Roi de l’univers (Ad Gentes). Ce don de l’Esprit et ce lien au Christ définissent ensemble la vie religieuse apostolique dans l’Église de ce temps.

*

Pour conclure, soulignons une dernière fois que la vie religieuse apostolique connote une référence nécessaire à l’autorité pastorale des évêques ; elle inclut aussi un type d’action distinct, mais complémentaire, de l’engagement laïc, en cela qu’elle manifeste l’achèvement de l’agir humain dans la puissance miséricordieuse de Dieu. Du point de vue théologique, comment considérer encore séparément les différents choix de vie chrétienne ou même les diverses manières de vivre le même appel ? L’unité de l’Église est le fondement de ces nécessaires particularités. Après le Concile, il a fallu formuler, à l’usage universel, le type de rapports qui unissent les évêques et les religieux ; si l’on en croit nos analyses, la vie religieuse apostolique joue ici un rôle exemplaire. Plus immédiatement encore, il s’agissait de rédiger et de mettre en œuvre les décrets d’application des documents promulgués. Pour la vie religieuse, l’ère constituante commençait. Pour l’heure, retenons du magistère conciliaire qu’il donne à la vie religieuse, et singulièrement à la vie religieuse apostolique, des fondements ecclésiologiques capables de renouveler et sa doctrine et sa pratique, et que cet apport pourrait tenir en ce seul mot de « communion ».


[1]. Cf. L. Dewailly, « Histoire de l’adjectif apostolique », in Mélanges de Sciences religieuses 5 (1948), 141-152 ; H. Holstein, « L’évolution du mot ‘apostolat’ », in A. Plé et al., L’apostolat (Problèmes de la Religieuse aujourd’hui, 11), Paris, Cerf, 1957, 41-61.

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