Vous avez dit Église ?

Parler de l’Église, c’est toujours, comme pour la vie consacrée d’ailleurs, en revenir à une expérience spirituelle (1), normée par les commencements de l’Évangile (2) mais toujours en débat singulier avec « le monde » (3), ce qui conditionne son avenir (4).

1. Qu’est-ce que l’Église?

Comme le dit l’étymologie du terme grec, l’ek-klesia est la con-vocation, le rassemblement de ceux qui ont été appelés. Dès la Première Alliance, la traduction grecque, dite « des Septante », rend ainsi l’hébreu qahal, qui désigne par exemple l’assemblée du peuple hébreu conduit par Moïse au Sinaï. On comprendra donc, avec les premiers emplois du Nouveau Testament (Mt 16,18 et 18,17, etc.) que le mot église, bien avant de signifier « un bâtiment » ou « une sorte de société multinationale », désigne une com-munauté, c’est-à-dire un groupe de personnes qui se reconnaissent une charge commune (com-munus)[1], celle de faire connaître à tous ce qui les réunit. Dès son apparition dans les textes sacrés, le terme Église dit un organisme social, traversé par un dynamisme de communication, puisque les personnes qui s’assemblent se disent appelées, convoquées à le faire, et, de plus, tiennent que cette expérience spirituelle peut en toucher d’autres.

On vient de parler d’expérience spirituelle. On ne peut en effet disserter au sujet de l’Église sans prendre en compte que cette organisation, que nous connaissons au quotidien, ne se comprend pas d’abord ou avant tout comme l’ensemble institutionnel majeur qu’elle est aussi[2], mais comme un lieu privilégié où les êtres humains peuvent faire ensemble et personnellement, l’expérience de l’invisible, du transcendant, de l’au-delà, bref, de Dieu, tel qu’il s’est manifesté à nous comme Sauveur, en Jésus-Christ.

L’Église, ou plutôt la communion des Églises qu’on connaît depuis les débuts de l’Évangile, s’est immédiatement comprise comme un rassemblement (le « Peuple de Dieu » ; c’est sa racine juive), un organisme social vivant (le « Corps du Christ » ; c’est son insertion historique), un lieu où s’atteste la présence divine (le « Temple de l’Esprit » ; c’est sa destination cosmique). Ces formules typiques, solennellement énoncées par le concile Vatican II[3], signifient au moins ceci : Dieu s’est dit dans l’histoire ; depuis Abraham, il s’est attaché un petit peuple errant, il s’est manifesté pleinement en Jésus de Nazareth, et celui que nous nommons l’Esprit saint demeure, à travers les temps, le garant de cette révélation divine. Le Nouveau Testament voit encore dans l’Église l’Épouse du Christ (tous les chrétiens forment ensemble la figure d’un acquiescement unique à la nouvelle alliance) et enfin, dans l’Apocalypse, la Jérusalem nouvelle qui descend d’auprès de Dieu (c’est dire que l’Église est céleste avant tout). Cette autocompréhension de l’Église peut paraître exorbitante, mais c’est d’elle que nous devons partir si nous voulons aller à l’essentiel, sans nous attarder aux insuffisances toujours si faciles à dénoncer.

L’existence de l’Église se trouve ainsi intimement liée à la question de l’existence de Dieu. Le chrétien ne croit pas seulement que Dieu existe, il croit que Dieu est créateur du monde, que le « salut » est donné dans le Christ, et que l’Église du Christ est le lieu privilégié (inclusif, non exclusif) où recevoir et célébrer, en attendant la fin des temps, ce que cherche tout homme, la libération du mal et de la mort. Nous croyons que l’existence a un sens, que le monde a commencé, et que la trajectoire du cosmos aussi bien que celle des individus s’accomplira, au temps fixé, sur un mode dont nous ne savons pas grand-chose, sinon que l’Écriture l’appelle le retour ou la seconde venue du Christ. Bref, nous croyons – et les consacrés misent leur vie sur ce que Pascal appelait déjà un pari – qu’une Bonté infinie préside à l’origine et à la fin de l’homme, et même, qu’elle rend l’humanité capable de vivre en harmonie avec elle-même, les autres, le monde ; cette Bonté, nous la nommons Dieu.

2. L’Église des commencements

Quand on lit de près le Nouveau Testament, et les premiers écrits des auteurs chrétiens (Clément de Rome, Ignace d’Antioche, la Didachè…), on voit comment les Églises chrétiennes, issues du judaïsme et qui agrègent très tôt des convertis venus du paganisme, sont diverses dans leur localisation, leurs structures, leurs formulaires liturgiques, etc. Mais l’essentiel leur est commun : à Jérusalem ou à Antioche, à Rome ou à Corinthe, que l’on soit gouverné par des presbytres ou par un épiscope, la confession de foi en la divinité du Christ est centrale, comme est centrale l’annonce de sa résurrection. « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre foi », dit Paul (1 Co 15,14), l’apôtre qui fonda tant de communautés, confortées ensuite par ces fameuses lettres qui sont les écrits les plus anciens du canon chrétien.

Dès qu’il devint évident que le retour du Christ se ferait attendre (cf. les Lettres aux Thessaloniciens), quand les premiers témoins oculaires commencèrent à disparaître, les assemblées chrétiennes, réunies d’abord dans les maisons particulières, se sont préoccupées de rester unies dans la doctrine et de ne pas apparaître au-dehors comme des groupes factieux (d’où le souci que les responsables soient honorablement connus). Ainsi donc, c’est la durée qui a entraîné les nouvelles communautés à s’instituer (non l’inverse), et à le faire avec le plus d’harmonie possible dans la société du temps (on prie pour les autorités, on prêche la sérénité aux esclaves et la soumission aux femmes…). Mais il faut ajouter que les derniers écrits du Ier siècle, tel l’Apocalypse, montrent aussi le prix que les chrétiens étaient prêts à payer pour sauvegarder l’essentiel : l’unicité de Dieu et le témoignage de Jésus – et ce prix était celui du martyre, comme on le sait.

3. Vingt siècles de débats avec « le monde », jusqu’à Vatican II

Les origines de l’Église remontent pour ainsi dire aux commencements de la Révélation, à la Création (cf. Col 1) ; une telle vision permet de situer la question des divisions (politiques autant que religieuses) qui survinrent au second millénaire surtout, d’abord avec les orthodoxes, depuis le XIe siècle au moins, puis avec les réformés, au XVIe siècle. Les pas accomplis depuis le concile Vatican II permettent de désigner le XXe siècle comme celui du réveil de l’œcuménisme[4] ; le chemin parcouru en quarante ans vers « la diversité dans l’unité » serait plus long, selon certains, que celui des quatre siècles précédents ; il en est peut-être parmi nous qui verront, de leur vivant, l’aboutissement de ces évolutions.

D’autre part, la Cité du Vatican, territoire minuscule qui donne au Saint-Siège le droit d’être représenté dans les organisations internationales, semble un État fantoche, qui ne se prive pourtant pas de prendre partout des positions en porte-à-faux : contre la limitation forcée de la démographie mondiale, contre l’avortement, contre l’euthanasie, contre le clonage, etc. Partout aujourd’hui l’autorité morale de l’Église catholique est mise en cause, alors même qu’elle regrouperait un milliard de nos contemporains.

C’est que, depuis la fameuse sentence du Christ sur Dieu et César[5], où les plus avisés voient l’origine de la « laïcité », l’Église et la société civile sont à jamais des grandeurs séparées. Non certes en ce sens que la société aurait l’argent pour principe, et l’Église, Dieu, mais en vertu de ce que le concile Vatican II a nommé « l’autonomie des réalités terrestres ». Ainsi, l’Église et la société des hommes (ou le monde, ou la Cité, comme aurait dit Augustin), ne se recouvrent pas, mais cheminent ensemble sur le modèle d’une « inséparabilité existentielle ». On peut même aller plus loin et parler de relation réciproque entre l’Église et les évolutions extra-ecclésiales[6].

4. Demain, l’Église

Si l’on croit que l’Église est d’institution divine, on entend, du même coup, qu’elle demeurera jusqu’à la consommation des temps ; telles sont en effet les convictions du Nouveau Testament : le Christ s’est livré « une fois pour toutes » (He 7,27 ; 9,12), « les dons de Dieu sont sans repentance » (Rm 11,29). Mais comment et sous quelle forme se poursuivra le pèlerinage de l’Église dans l’histoire, nous ne le savons pas. Il faut en tout cas se défaire de la vision dominante durant tout le second millénaire, selon laquelle l’Église se condenserait dans la figure de l’évêque de Rome. Car l’Église, nous l’avons dit, c’est tout un peuple, un organisme vivant, une certitude spirituelle, qui par la suite s’institue sur le mode hiérarchique (avec le collège épiscopal, dont Pierre est la tête) et sacramentel que nous connaissons. Des chrétientés entières, dans l’histoire, ont pourtant survécu sans hiérarchie ni vie cultuelle, avec les seuls moyens du baptême, de la prière et de la confession de foi (cas de la Corée et du Japon) – pour ne rien dire de ces chrétientés qui vivent aujourd’hui sans droit de cité (comme au Soudan, etc.).

Dans la société occidentale qui est la nôtre, où les élites, engourdies par le bien-être, se replient sur la sphère privée, avec la désaffection du politique que l’on connaît, l’autorité de l’Église peut, parmi d’autres instances de la moralité, appeler à plus d’engagement des individus, des groupes et des États, en faveur de la destination universelle des biens, de la solidarité, de la subsidiarité. Mais l’Église doit aussi entendre la voix de ceux qui lui demandent compte de son espérance, et attendent qu’elle devienne un peu plus conforme à ses principes.

Conclusion : « Où tu iras, j’irai ; où tu seras, je serai[7] »

Tout ce que nous venons de dire de l’Église vaut, mutatis mutandis, pour la vie consacrée. Elle aussi peut, pour en revenir à son expérience spirituelle fondamentale, relire son histoire et méditer sur ses combats, anciens et actuels. Où va la vie consacrée ? Dans le cœur de Dieu et au cœur de l’Église, avons-nous commencé de répondre. Après, il faudra encore se demander comment la vie consacrée se trouve au cœur de ce monde que nous aimons.


[1]. C’est l’étymologie proposée par l’abbé A. Borras, dans « Petite grammaire canonique des nouveaux ministères », dans NRT 117 (1995), pp. 240-261.

[2]. Le Vatican dispose de la plus ancienne diplomatie du monde ; les législations modernes doivent beaucoup, comme Léo Moulin n’a cessé de le montrer, aux procédures propres aux ordres religieux, etc.

[3]. Cf. LG, 17 : « Ainsi l’Église unit prière et travail pour que le monde entier dans tout son être soit transformé en peuple de Dieu, en Corps du Seigneur et en temple du Saint-Esprit, et que soient rendus dans le Christ, chef de tous, au Créateur et Père de l’univers, tout honneur et toute gloire. »

[4]. C’est l’expression de W. Kasper, dans « La déclaration commune sur la doctrine de la justification : un motif d’espérance », dans DC 97 (2000), p. 167-172.

[5]. « Rendez à César ce qui est à César […] » (Mt 22,17-21 et les parallèles).

[6]. Quand on lit de près la constitution pastorale Gaudium et spes, sur l’Église dans le monde de ce temps, on comprend que, pour elle, les rapports de l’Église et du monde sont pensés sur un mode dialogal de compénétration réciproque, ou, plus exactement encore, visent une théologie (plus orientale) du monde dans l’Église. Pour O. Clemént, par exemple, « le monde est la substance même de l’Église […] car l’Église est le monde en voie de transfiguration » (« Un essai de lecture orthodoxe de la constitution pastorale Gaudium et spes», dans G. Barauna, L’Église dans le monde de ce temps, Paris, DDB, 1968. Voir aussi notre « Finale ».

[7]. C’est l’antique formule du mariage romain, du côté de la femme. Voir déjà le serment de Ruth à Noémi, en Rt 1,16.

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